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Tout savoir sur presque rien

Commençons par la bonne nouvelle. Pour la première fois depuis des années, les chiffres de la REMP sur le lectorat des journaux ne sont pas systématiquement négatifs. L’érosion lente et continue de la presse écrite depuis vingt ans semble atteindre un plancher. Certains titres souffrent toujours, notamment chez les magazines, mais d’autres remontent la pente et c’est nouveau. Les transferts massifs vers les médias électroniques pourraient après tout arriver à terme et un nouvel équilibre pourrait s’instaurer. Reste encore à atteindre le même état pour la publicité et la situation des médias pourrait se stabiliser quelque peu.
C’est un soulagement pour l’ensemble de la corporation des journalistes et pour les lecteurs qui sentaient le sol se dérober sous leurs pieds sans la moindre branche à laquelle s’agripper. Les choses semblent donc s’améliorer sur le plan quantitatif et il ne faut pas bouder notre plaisir.
Sur le plan qualitatif en revanche, le pire est encore à l’ordre du jour et je crains qu’il n’y ait, dans ce domaine, aucun fond à partir duquel rebondir. Je relisais l’autre jour dans le Monde les beaux textes de Camus sur la presse et la liberté de la presse : « Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation. » écrivait-il en 1951. Soixante-et-un ans après, comment lui donner tort ?

Ce sentiment de perte, d’affaiblissement, est partagé par beaucoup. Il y a quinze jours dans un séminaire sur les relations entre les médias et les autorités avec les magistrats communaux, de nombreux élus se plaignaient de la pipolisation, du manque de curiosité et de la légèreté souvent irresponsable dont les médias relatent la vie politique, et plus généralement la vie de la communauté. Une complainte aussi vieille que le journalisme et à laquelle on ne peut répondre qu’en invoquant le contexte. La presse est le miroir de la société, pas l’inverse. Les médias sont moins influencés par la société que celle-ci ne transforme la presse. Quand le miroir vous renvoie une image de vous qui ne vous ne plaît pas, ce n’est pas de sa faute. L’injurier ou le casser ne servent à rien. L’explication vaut ce qu’elle vaut et, il faut l’avouer, ne convainc guère. Sauf quand on passe à l’exercice pratique. Il suffit de demander à l’auditoire de feuilleter un journal ordinaire et d’indiquer les cinq articles/photos sur lesquels il s’est arrêté en premier, qu’il a remarqués et lus avant de se plonger dans la grande enquête sur la construction de logements en panne ou la misère sociale des immigrés. Il y a neuf chances sur dix pour que les auditeurs, s’ils sont honnêtes, reconnaissent que le dernier scandale du moment, la photo aguicheuse et les amours brisées de la nièce de Johnny ont davantage retenu leur attention que le grand article de fond.
Faut-il renoncer et baisser les bras ? Faut-il s’accommoder du fait que désormais on informe de plus en plus sur des riens et que l’on sache presque tout sur presque rien ? Non bien sûr. Mais les journalistes doivent sans cesse garder en tête qu’ils marchent sur le fil d’un rasoir. D’un côté, ils ne sont pas tenus de réaliser l’impossible et de l’autre ils se doivent de suivre l’injonction de Camus : « Informer bien au lieu d’informer vite, préciser le sens de chaque nouvelle par un commentaire approprié, instaurer un journalisme critique et, en toutes choses, ne pas admettre que la politique l’emporte sur la morale ni que celle-ci tombe dans le moralisme. » Avec de tels garde-fous, informer reste un noble métier.
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